IRONMAN par… EFFRACTION !

Comment boucler l’un des Ironman les plus durs de la planète triathlon alors que l’on n’est ni nageur, ni cycliste et que l’on n’a jamais couru de marathon ? Il suffit de payer (très) cher son inscription à l’Embrunman et de se lancer pour 3,8 km de natation, 188 de vélo (5000 m de D+) et 42 kilomètres de course à pied. Un pari déraisonnable. Récit très personnel d’une tentative à rebondissements qui a demandé beaucoup d’énergie. Etre finisher est finalement un miracle. Mais brûler une caisse de cierges ne suffit pas…

 

 

Story : Franck Oddoux / Test4outside.com

Photos actions : Christophe Guiard.

 

 

 

« Ne dites pas à ma mère que je fais du triathlon, elle me croit pianiste dans un bordel».

 

A l’heure ou certains sortent de boite de nuit, une troupe de pingouins en combinaisons néoprène s’agglutine sur la ligne de départ de l’un des triathlons les plus durs au monde : « l’Embrunman, le Mythe » ! Ce n’est qu’un slogan publicitaire pourtant ces quelques mots ont un poids, celui des efforts qu’il faut produire pour s’affranchir des 3,8 km de natation, des 188 km de vélo (avec 5000 mètres de D+) et du marathon qui attend les survivants à la fin du parcours.

L’urine coule en douce le long des jambes des combinaisons, il faut se délester en prévision des kilomètres à venir où les pauses seront très limitées pour ne pas perdre de temps. La dictature du chronomètre s’installe, elle sera sans pitié au cours de ce never ending day. Les filles sont envoyées au casse pipe les premières, une vague d’otaries a plongé cinq minutes avant celle des hommes. Côté testostérone, c’est le silence dans les rangs, les corps fuselés dans le néoprène collant attendent la détonation pour jaillir. Une musique insipide flotte dans l’air mais la tension est épaisse, le compte à rebours fait lâcher des larmichettes à certains triathlètes inoxydables : ça va faire mal, aucun doute. Pas « d’Highway to hell » pour botter le cul aux concurrents… AC/DC a perdu sa voix, Axel Rose joue d’ailleurs les utilités, Brian Johnson a coulé sa bielle… Le supplice de la planche, la finesse de l’art développé par les flibustiers : pousser les prisonniers sur un bastaing savonné au dessus des flots infestés de requins. Va falloir se jeter dans le grand bain et ne pas se faire bouffer. Bienvenue à l’Embrunman.

 

 

Sur un malentendu, je suis sur les premières lignes, en première ligne même pour me faire piétiner et chahuter dans l’eau.

« Garder son calme, respirer à fond, expirer tout l’air, basculer du deux temps aux trois pour gagner en glisse, surtout ne pas se faire arracher les lunettes par la horde sauvage… ». Les débonnaires pingouins se sont transformés en killers. 1200 costauds se sont rués dans l’eau dans une immense éclaboussure. Un troupeau de bisons poursuivi par Buffalo Bill n’aurait pas donné meilleur spectacle. Plus rien ne repousse derrière les triathlètes. Sur un malentendu, je suis sur les premières lignes, en première ligne même pour me faire piétiner et chahuter dans l’eau. Les premières longueurs sont effectuées à HV (haute vitesse), faut que je ralentisse sinon mes poumons vont éclater. Nager de nuit, première expérience pour moi. Comme dans un rêve, on aperçoit vaguement les bras des autres nageurs et les lumières de la berge quand on sort la tête pour respirer. Les spectateurs sont certainement drapés dans la chaleur de leurs vestes, au calme, contemplant la fureur des nageurs. Plus tard, ils iront boire un petit noir, le parfum de la (vraie) vie.

 

 

Gamin, j’avais « performé » dans les bassins, champion régional en dos crawlé, un titre en mousse.

Le goût âpre de l’eau vaseuse arrive d’un coup, je comprends mieux la vie des carpes. « Prendre son rythme, ne pas se laisser embarquer, ne pas se prendre pour Michael Phelps ». C’est d’ailleurs la grande frustration des longues distances en triathlon, il faut avancer le frein à main serré pour gérer ses réserves énergétiques, ce foutu glycogène rare comme un gallon d’essence épongé par le gant de Mad Max sur une piste poussiéreuse. 3,8 km allongé dans l’eau, pas vraiment une sieste ni une balade. Il faut avancer sans se cramer, sortir de l’eau non entamé afin d’envisager le vélo. J’ai repris le chemin des piscines il y a deux ans. Gamin, j’avais « performé » dans les bassins, champion régional en dos crawlé, un titre en mousse. Le trop plein des entrainements a pourtant débouché sur un ras le bol et une saturation totale : plus remis le pied dans une piscine pendant des décennies. Il a fallu tout réapprendre voire, pire, désapprendre. Ce monde chloré est particulier. Il possède ses usages, ses petits us et coutumes. Les vestiaires toujours froids et plus ou moins crados sont des invitations franches et directes à rebrousser chemin. Les maitres nageurs, les Kings du bassin règnent, avachis,  depuis leurs chaises hautes sur la flaque. Il a fallu affronter le stress de l’hypoxie, les coups des autres nageurs qui fusent comme des torpilles dans les lignes d’eau surpeuplées. Il a fallu tout à la fois gagner sa place dans le bassin, s’imposer, apprendre les secrets bien cachés de la glisse. La natation est un parcours initiatique la tête dans le sac : « p’tain, baisse ta tête, regarde au fond si tu veux avancer ! » me grognait une ex alors que je tentais de reprendre mon souffle perdu, accroché lamentablement au rebord…

La natation est un jeu de carte, on est plus moins chanceux lors de la donne. Il y a la première mise : on compte sur son cardio pour avancer, sur ses bras de windsurfer (les miens). Résultat, on ne fait que pousser de l’eau, on s’épuise, on sort titubant des bassins, flétri. Les douze cygnes farcis et les six porcelets rôtis du diner suffisent à peine à compenser la dépense énergétique de la séance. La natation est humiliation quand l’homme à la surcharge pondérale non maitrisée (le gros en gros) ou la petite jeune fille émaciée (l’anorexique performante) vous double quatre fois plus vite, sans effort, sans essoufflement. J’ai été humilié maintes fois, mes larmes ont fait monter le niveau du bassin olympique. Je me suis vengé. Car toute piscine est atteinte du syndrome incurable des mamies (le supermarché aux heures de pointe est touché par la même maladie). La ligne d’eau signalée par l’écriteau « Réservé aux nageurs », est toujours colonisée par un gros ancêtre palmipède pris par l’envie soudaine de faire du dos à deux bras (avec option mouvements de brasse au niveau des jambes). Le tout, au milieu de la ligne d’eau. J’avoue, j’ai distribué quelques coups de coude en douce, c’est mauvais pour mon karma, je sais. Je brulerai dans l’enfer des piscines, à même le pédiluve.

 

 

 

Je suis trop sous control pour être bon nageur, pas fluide. Une « brêle » pour résumer.

Après réflexion, on abat assez rapidement sa deuxième carte en natation : il faut se rendre à l’évidence : il faut prendre des cours. Le maitre nageur descendu de sa chaise devient alors un ami, un sauveur. Statue déboulonnée. Le maître et l’élève : c’est platonicien. Il sait, vous êtes ignare comme une huitre qui attend la giclée de citron. Mais les portes du savoir s’ouvrent, on réalise combien on a été ridicule de nager en croisant les bras, en se tortillant comme un ver, sans gainage. Mais le chemin est long. Dès que l’on croit avoir saisi quelque chose, le maitre nageur corrige autre chose, c’est sans fin. La natation est sans doute le sport le plus complexe qui soit, c’est ce qui fait son attrait (je n’ai pas dit son charme). Je n’ai jamais compté les carreaux du fond du bassin par lassitude, comme on a l’habitude de le dire pour signifier l’ennui d’une séance de natation. Je me triture les méninges dans l’eau afin de contrôler et affiner sans cesse les mouvements. Mais ma machine se déglingue tout le temps comme une voiture française. Mais j’ai un sacré atout : je n’ai aucune capacité à rouiller et je suis têtu. Je sors de l’eau avec le cerveau qui bouillonne. Philippe Lucas dirait sans doute de moi que je suis trop sous control pour être bon nageur, pas fluide. Une « brêle » pour résumer. Après de longs mois de trempage, vient le moment où l’on touche du doigt la félicité : la glisse. Comme la licorne, on en a beaucoup entendu parler mais on ne l’a jamais vue. La glisse en natation est le graal absolu. Ce qui distingue le rampant de la loutre. Au détour de mornes longueurs, on sent soudainement qu’en changeant de position, en allant chercher encore plus loin avec les bras, avec une amorce de roulis, hop, le corps accélère, presque sans forcer : c’est la part des anges. On se croit alors arrivé, on essaye de reproduire le mouvement sacré, et là, on pousse à nouveau de l’eau. Le moral redescend dans les palmes mais au moins on sait que la lumière existe au bout de la ligne d’eau : la natation c’est biblique. Un gars est même, paraît-il, arrivé à marcher sur l’eau. Puis tout s’accélère : les distances s’allongent, on force moins, on ose le couloir des bons nageurs qui tournent majestueusement en faisant des culbutes, et un jour, on se pointe avec un bonnet de bain finisher avec un beau logo de triathlon qui ronfle et un numéro de dossard : les autres nageurs commencent à vous regarder différemment (sauf la grand mère qui trempe toujours en dos avec son bonnet de bain à fleurs). La natation est un beau sport, le seul où l’étiquette ne permet pas de cracher dans l’eau mais où tout le monde pisse allègrement dedans. Ça rapproche.

 

 

Il faut apprécier ces instants même si le chrono pousse à aller vite et perdre l’épaisseur du présent.

Mais pour le triathlète, la natation n’est qu’un début, c’est le moyen de prendre le départ d’une triple épreuve. C’est décevant mais l’épreuve de nage est de plus en plus déconsidérée au bénéfice du vélo où les écarts se creusent plus facilement. Pour moi, le triathlon est un sport royal, celui des nageurs, des sportifs au dos taillé en V avec cette musculature particulière, déliée, souple, puissante, dessinée, équilibrée. Après deux ans de barbotage en piscine, je suis capable de nager sans encombres les 3,8 km de l’Ironman. C’est déjà une victoire. Le fight aux bouées ne me fait plus peur, ça fait partie du jeu, il suffit de rester allongé, dans le flux, pour ne pas se faire coincer et prendre des coups. Lever la tête tous les 15 mouvements afin de viser la bouée suivante et garder le cap, ne pas s’énerver, cadencer…

Le soleil se lève sur les crêtes, l’eau devient claire, on voit ses mains. La vie s’éveille en surface. Ça valait le coup d’empiler toutes ces séances de natation pour être enfin à l’aise en eau libre, en compétition, sur une longue distance. Dans une poussière d’eau, j’aperçois la ligne d’arrivée, le public agglutiné. L’image sans le son. Les nageurs autour de moi accélèrent, chacun veut sa part de gloire, se redresser, courir sur la moquette jusqu’au parc à vélos, ovationné par la foule admirative. C’est un moment fort, où l’on retrouve la vie, les sons, les odeurs. Il faut apprécier ces instants même si le chrono pousse à aller vite et perdre l’épaisseur du présent. Les gestes sont automatiques : descendre le zip de sa combinaison, enlever ses lunettes et le bonnet, commencer à rouler le néoprène tout en courant. Repérer son vélo. Boire. Avaler un gel. Casque, lunettes. Chaussettes, chaussures. Dossard 1032. Lever la tête et voir la nuée des concurrents affairée aux mêmes taches ordonnancées. Courir sur la ligne de départ du vélo. Devant : 188 kilomètres. Derrière gît l’épreuve de natation. Un bon début. Je suis en forme.

 

 

 

La course commence à l’Izoard car la franchise et la beauté absolue de ce col contrastent avec la veulerie des multiples bosses à venir

N’ayant jamais couru d’Ironman, je ne peux me douter de ce qui m’attend. Des potes qui ont vécu l’expérience plusieurs fois m’ont donné des tuyaux. L’Embrunman est particulier, son magnifique parcours vélo de quasiment 5000 mètres de D+ mérite d’être appréhendé avec précaution et stratégie. L’acmé du tracé semble être le mythique col de l’Izoard à 2300 mètres où de nombreux cyclistes du tour de France ont vu leurs espoirs de victoire s’envoler. Pourtant, c’est ici que la course commence car la franchise et la beauté absolue de ce col contrastent avec la veulerie des multiples bosses à venir (le chemin de retour vers Embrun). Il faut en garder sous la pédale pour finir le vélo sans trop de dégâts. Manger régulièrement, boire, c’est la routine et la base. Je suis devenu un tube digestif. Ma montre me rappelle quand je dois enfourner quelque chose dans l’orifice qui fait office de bouche. L’organisation a fait un deal avec une marque distributeur pour les ravitaillements. Les barres au glucose sont parfaites pour une hypoglycémie réactionnelle, la boisson isotonique recommandée pour décoller la tapisserie ou dégraisser sa chaine. Les bananes sont vertes (plus faciles sans doute à transporter) et les biscuits salés dopés aux OGM. Je fais mon difficile. Pour un peu je boirais du coca. Un coup à se faire excommunier. C’était bien la peine de manger bio et de ruminer des kilos de graines ces derniers mois pour venir s’empoisonner pendant la course. Le début du vélo s’est fait à mille à l’heure, soit les coureurs sont très forts, soit ils ne dosent pas leur effort pour durer. Première descente, c’est classique, les jobards du guidon se lâchent (les freins) et doublent n’importe comment. Ça va cartonner. Le dieu du triathlon a décidé d’épargner certains dingues… pour le moment. Plus loin, l’ambulance occupe la moitié de la chaussée, des infirmiers s’affairent, j’aperçois un bocal de perfusion qui flotte au dessus du petit groupe de soignants… Shit, c’était couru d’avance. Deux corps gisent sur la chaussée.

La lumière est divine sur les champs de blé, au dessus des eaux turquoise du lac de Serre-Ponçon. Moment de grâce. Lever la tête et sentir l’odeur du foin dans les nappes tièdes de l’air. Ne pas se désunir, faire gaffe aux trajectoires, aux graviers, aux épingles qui font chauffer les jantes. Si un chat traverse, je l’écrase. Ne pas se laisser embarquer non plus dans un rythme trop élevé. Manger, boire, ne pas penser. Disparaître et pédaler.

 

 

 

Je suis devenu le gars qui n’est plus invité aux apéros car il grignote une moitié de carotte, demande un jus de cranberries bio et lèche le dos de la cuillère de crème glacée avant d’aller se faire vomir dans les toilettes devant tant d’excès.

Dans une bande son distordue, je capte les encouragements des spectateurs au bord de la route : vacancier coiffé d’un bob au regard admiratif, mômes qui pensent que c’est le Tour de France, supporters d’autres triathlètes peu avares d’applaudissements qui motivent tous les coureurs sans distinction. Autour d’un rond point, des centaines de personnes se sont agglutinées, la clameur s’entend à plusieurs centaines de mètres, il faut pédaler, cerné par une haie de bras levés : génial ! C’est le quart d’heure de gloire warholien. Les triathlètes se mettent à pédaler plus vite, les touristes en petites tenues à l’œil gourmand leur donnent des ailes.

Une petite alarme s’est déjà déclenchée pendant la natation, des muscles se sont contractés de manière pas catholique. Ça recommence sur le vélo, de manière plus aigue. Il faut vite chasser ces mauvaises sensations comme un mauvais rêve. Les crampes ne peuvent déjà apparaître ? J’ai veillé à mon équilibre acido-basique depuis de nombreux mois, plus d’alcool, plus de viande rouge, protéines végétales et légumes aux petits oignons, oléagineux, magnésium, eaux minéralisées, cure pour booster le microbiote, suppositoires au ginseng, pas de sexe… Je suis devenu un vrai moine frappé d’un ascétisme sportif. Le genre de gars qui n’est plus invité aux apéros car il grignote une moitié de carotte, demande un jus de cranberries bio et lèche le dos de la cuillère de crème glacée avant d’aller se faire vomir dans les toilettes devant tant d’excès. Le triathlète se coupe petit à petit de son cercle d’amis, il se dé-sociabilise lentement, en suivant la pente (forcément) raide des entrainements. La faute aux endorphines secrétées par le corps sous les coups de butoir des efforts. Plaisir et euphorie. Sensation d’être aux commandes d’une machine bien huilée, sans limites. Deus ex machina. Les junkies ne sont pas tous en centre de désintoxication. Les triathlètes vous parlent avec encore l’aiguille dans la veine. Il suffit de regarder les volumes d’entrainement pour un Ironman : il faut se dévouer uniquement à cette cause pendant des mois, voire une année. Sur les réseaux sociaux, on voit des publications de sportifs qui passent leur vie sur le vélo, à cumuler des milliers de kilomètres. L’expression consacrée est « il faut borner », c’est brut, pas très élégant, plutôt animal, basique pour ne pas dire primaire. Idem pour la natation, certaines séances font peur, de la torture aquatique. Le clignement d’œil entre les gros blocs d’entrainement s’appelle la récupération. C’est court, intense, jouissif comme une quickie. Mais ça ne dure pas. Les corps s’affinent inexorablement. Les filles s’assèchent : partout. Elles passent du 110 bonnet D à la planche à repasser, sans transition. La libido reste également au fond de la piscine. On parle braquet, pull boy, watts et capteur de puissance. La lecture des magazines de triathlon au coin du feu se fait avec un électro-stimulateur sur les cuisses.

Toutes ces étapes sont pourtant obligatoires si l’on ne veut pas trop souffrir sur le parcours d’un Ironman. Les choses dérivent et se gâtent quand l’entrainement et la soif de succès virent à l’obsession : viennent l’écœurement, la fatigue, les blessures et le burn out, un comble… Un jour, au petit déjeuner, la prise de conscience est brutale lorsque l’on réalise que les pilules de compléments alimentaires divers et variés sont aussi nombreuses que celles administrées à un grand malade en phase terminale. Il devient alors urgent de retrouver le chemin du sport simple, des sensations, de l’évasion et du partage. Ça sonne comme de mauvais slogans marketing, d’une marque low cost de matériel de sport mais l’idée est là.

 

Les pintes de Guinness ne sont donc pas favorables à la performance, faudra que je signale ces subtiles observations à mon coach.

Pied de l’Izoard. Les muscles de la jambe gauche se contractent de manière de moins en moins catholique, ça se confirme. Les crampes ne sont pas loin. Je connais bien cette magnifique montée et surtout le coup au moral que chaque cycliste prend quand la pente se relève brusquement, dans la courbe à droite au sortir de Brunissard. Un british qui a certainement fréquenté un peu trop assidument les pubs me double prestement, il arrache ses kilos superflus avec puissance. Je suis un chicken. J’en profite pour me mettre dans la tête que ma montée se fera en danseuse pour éviter que les cuisses ne crampent. Rester calme, prendre son rythme, laisser perler les gouttes de sueur le long du casque. Elles tombent sur la potence, en rythme régulier. Clepsydre. Le temps se dilue, s’étire ou se raccourcit. Plus de notion des kilomètres. Des flashs puissants du paysage. Le sujet de sa Majesté est couché sur un banc au bord de la route, les mains sur le visage : il vient de couler sa bielle. Les pintes de Guinness ne sont donc pas favorables à la performance, faudra que je signale ces subtiles observations à mon coach. Le sommet du col apparait d’un coup. Le ravitaillement est cerné par un univers minéral, il a de la gueule. La mamie qui amène mon sac de ravito perso s’étonne de l’énorme quantité de nourriture que je veux emporter avec moi sur le vélo. Son regard réprobateur ne me donne même pas mauvaise conscience. Manger et boire, les deux mamelles du finisher. La descente à bloc se fait sur un circuit de Formula One : route fermée, la vitesse fait claquer le dossard, on roule aussi vite que les motos suiveuses. Les jambes croient à peine à ce moment de relâchement. Etre skieur a un avantage, celui d’avoir appris le sens des trajectoires. « Si tu freines t’es un lâche », « si tu oublies de freiner, t’es mort contre les mélèzes ». Une question de dosage. Les cyclistes sont régulièrement égrainés le long de la route : crevaisons, roues éclatées, problèmes mécaniques, chutes, moral en berne, troubles gastriques, refus d’obstacle devant la tache qui reste à accomplir… L’épée de Damoclès du « DNF » est suspendue au dessus de chacun de nous : à la moindre faille, au moindre grain de sable dans les rouages de nos corps (et machines), le couperet tombe : Did Not Finish, la mention assassine qui signale un abandon.

 

 

Je double l’espionne venue de l’Est. Elle me lamine dans la montée suivante. Je l’humilie dans la descente. Elle m’écrase dans un faux plat. Je l’aplati avant un ravitaillement. Elle m’offense dans une bosse. Impossible de s’en défaire, de la glue.

D’un coup, comme une série de coups de poignards, les muscles de la jambe gauche tétanisent. Juste le temps de bondir sur les freins, de m’arrêter sur le bas côté. La douleur redouble avec les muscles de l’autre jambe qui flanchent aussi. J’ai deux poteaux incontrôlables en bois à la place des jambes. La douleur est horrible. Je suis cloué au sol. Couché dans l’herbe, tordu. Il faut trouver une solution, vite. Je hurle ! Non la course ne peut pas se finir comme ça. Je vais mâter la douleur et les crampes. Je remonte sur le vélo, les jambes quasiment bloquées, la morsure est intense, au moins aussi violente que ma rage. C’est obligé que ça passe. Ça doit passer. Les premiers mètres sont une torture, puis les muscles se relâchent petit à petit. Quelle solution ? Manger un max de sel autour des noix de pécan de mon ravito, prendre un gel, boire la petite bouteille d’eau minérale que je traine avec moi depuis l’Izoard, manger… et ne plus laisser s’installer le doute, l’éventualité des crampes dans mon esprit. La descente et les plats qui suivent sont un cauchemar, les morsures reviennent de manières régulières mais espacées. Les bosses sont systématiquement négociées en danseuses. Impossible de rouler à mon rythme. Une fille des pays de l’Est qui déborde de sa trifonction me double. Bon sang, je me traine. Ne pas penser aux autres, se recentrer, faire sa course. Se mettre dans sa bulle. Ça veut dire quoi au juste ? Faire l’autiste ? Ok, partons pour un numéro d’autisme jusqu’à la fin du vélo. Il faut oublier la frustration de ne pas pouvoir pédaler à son niveau. Il faut dévier ses pensées vers autre chose. Si seulement j’avais ma musique dans les oreilles. Je l’ai en fait, il suffit d’y penser très fort et les décibels vont finir par inonder mes conduits auditifs. Un reggae imaginaire me donne le tempo et l’évasion nécessaire à la recharge des batteries. Je double l’espionne venue de l’Est. Elle me lamine dans la montée suivante. Je l’humilie dans la descente. Elle m’écrase dans un faux plat. Je l’aplati avant un ravitaillement. Elle m’offense dans une bosse. Impossible de s’en défaire, de la glue. Elle est ma défaite, ma croix, mon antithèse. Je me console en me disant que l’organisateur serait bien inspiré de faire des tests de féminité. Elle est sans doute une ancienne lanceuse de poids (plutôt de marteau). Elle est peut être même une shemale au fond de sa trifonction ? Le village d’Embrun surgit enfin à l’occasion d’un virage. Ce n’est que le début de la fin car pour afficher les 188 kms finaux, il faut en finir avec une dernière boucle qui monte… beaucoup. Il fait une chaleur à crever. Quelqu’un a du oublier de fermer le thermostat du four. Les jambes reviennent, je colle un gars mais pas trop, je suce sa roue comme on dit dans le milieu hard cycliste. Mais pas trop tout de même (ça ne se fait pas à un inconnu) et les arbitres veillent au grain. Le triathlon est un sport super individuel voire individualiste, le drafing est prohibé. Il faut bien être au courant des interdits nombreux et variés de ce sport : comme la nudité sanctionnée dans les parcs à vélo. Certains s’étant cru dans les dunes du Cap D’Agde, il a fallu édicter un guide de bon comportement en société sportive. Incompréhensible car hommes, femmes et shemales sont épilés de très près dans ce sport : pour la glisse, l’hygiène et les soins en cas de chute.

 

Comme d’habitude sur la partie course à pied des triathlons, c’est un joyeux capharnaüm. On ne sait plus qui est en tête ou traine la pate. La cour des miracles avec des dossards.

Le parc à vélo ! Délivrance ! Voici deux épreuves bouclées ! Je ne sais plus trop quel temps j’ai mis, ma montre a rendu l’âme avant moi, pas de fréquence cardiaque indiquée depuis le début des épreuves et la batterie vient de lâcher. Pas plus mal, je fais tout au feeling quitte à aller trop lentement. On m’a tant parlé de cet immense moment de solitude lorsque le vélo posé, les chaussures de running lacées, il faut s’élancer pour un marathon : 42 kilomètres et les 195 mètres qui comptent plus que jamais ! Pendant mes séances d’entrainement, mes enchainements vélo/course à pied, j’ai ruminé cet instant, j’ai imaginé comment je pourrais trouver des ressources pour ce marathon. Je n’ai jamais couru ce format. J’ai toujours évolué en montagne, dans la pente. Je ne sais même pas ce que ça fait de courir aussi longtemps à plat. Surprise, je ne me pose aucune question, sans doute grâce à l’adrénaline, je suis en forme, prêt à m’élancer. Il faut dire que j’adore les transitions, ce côté arrêt au stand façon Formule 1. Je ne fais d’ailleurs du triathlon que pour les transitions. Le King du parc à vélo. C’est spectaculaire, gorgé de suspens, d’agilité. Une jonglerie, une passation entre plusieurs disciplines sportives. Je redoutais la lourdeur des jambes sur le premier kilomètre. Rien de tout ça. Décidément rien ne se passe comme prévu. Il faut faire trois tours, avec un peu de dénivelé au passage. Comme d’habitude sur la partie course à pied des triathlons, c’est un joyeux capharnaüm. On ne sait plus qui est en tête ou traine la patte. La cour des miracles avec des dossards. Les coureurs se croisent, se doublent. Il faut regarder les poignets pour comprendre les enjeux : à chaque tour, un bracelet de couleur différente est remis. Mon rythme semble bon, ma foulée n’est pas franchement aérienne mais les sensations sont là. Mon premier tour est un plaisir : incroyable, je vais donc pouvoir boucler mon premier Ironman ? L’excès de confiance est toujours de courte durée sur ces longues distances. Quelques muscles tressaillent du côté des cuisses : le retour annoncé des crampes ? Il faut prévenir plutôt que guérir, continuer de s’hydrater et manger un peu. Des éponges sont à la disposition des coureurs, des rafraichissements extrêmement jouissifs sous la chaleur de la piste. Le bain de siège dans les bacs est-il autorisé par le règlement janséniste ? Sans doute fruit d’une disjonction neuronale avancée, j’ai l’idée lumineuse de mixer une eau minérale effervescente avec de la boisson isotonique : mon intelligence limitée croit donc avoir trouvé la parade à la renaissance des crampes. Le résultat ne s’est pas fait attendre. Quelques kilomètres plus loin, c’est la Bérézina, le fiasco, la débandade, la crise, la déroute… Les quelques mètres de mon tube digestif n’ont pas encaissé la potion magique. C’est même l’effet inverse : rejet total. C’est le début d’un chemin de croix tortueux, horrible. Mon champ de vision diminue, il se limite à l’asphalte devant mes pieds. J’ai du mal à parler, plus de voix. Affalé contre une barrière à un ravito, un gobelet d’eau à la main, je manque de vomir sur les pompes d’un gentil monsieur venu voir le spectacle incongru des triathlètes en souffrance. Ses mocassins l’ont échappé belle. Je ne peux plus courir, obligé de marcher comme un grand père échappé d’un sanatorium. C’est simple, si je vais plus doucement, je recule. Ce qui voulait sortir par le haut et se répandre sur les chaussures de Raymond le Voyeur décide finalement de prendre le chemin inverse : sortir par le bas. Vite, trouver un coin pour libérer le transit intestinal en feu. C’est une urgence absolue. L’environnement fait honteusement les frais de mes dérèglements, je ne suis pas le seul. Les gels, la nourriture, les boissons, l’effort ont détraqué la machine. Un finisher sur un Ironman serait-il celui qui a le tube digestif le plus performant ? Va falloir abandonner, comment s’y résoudre ? Si proche, si loin du but ? Encore deux tours, j’ai fait un tiers du parcours… Tous les grands champions d’ultra trail running que j’ai côtoyés dans mon métier de journaliste m’ont toujours prononcé d’un air sentencieux ces quelques mots : « quand tu es au fond du trou, sois patient, la lumière revient toujours. Tu peux te refaire le cerise ». Sur le coup, je n’ai pas bien compris cette histoire de cerise. Là, dans mes fourrés, j’ai décidé de retrouver la pêche. Marcher d’abord, puis se laisser glisser à la descente, trottiner. Accepter de se faire doubler et réaliser que petit à petit je suis en train de ressusciter. Mon titre de film préféré : « Bouge pas, meurs et ressuscite » de Vitali Banevich. Dans tous les moments difficiles, comme lorsque le sergent nous hurlait dessus à l’armée, la petite musique de Bobby McFerrin arrive comme un pansement mental : « Don’t worry, be happy ».

 

 

Je suis vide, je ne pense plus à rien, même plus mal : comme une carcasse de crustacé trouvée sur la plage.

Empiler les pas, ne pas trop trainer. La traversée de la rue principale du village est un choc entre deux mondes : la quiétude des personnes qui sirotent des boissons fraiches sur les terrasses des cafés et la violence des triathlètes dont certains à l’agonie, comme moi. L’odeur épaisse de crevettes à la poêle flotte dans l’air, ça donne la nausée. Coup de massue ! La fille de l’Est vient de me doubler ! J’aperçois ses grosses fesses qui secouent dans sa trifonction décolorée. Je n’ai jamais vu son visage, toujours vue de dos. C’est peut-être un fantôme, un spectre, fruit de mon esprit délirant : comme dans « Duel » de Steven Spielberg, on ne sait plus si le camion est réel ou fantastique. En tout cas, je vois s’éloigner le postérieur de la fille, cahin-caha. Si j’arrive sur la ligne d’arrivée, je jure de ne plus jamais me moquer. Je ne peux plus rien boire, plus rien manger, surtout pas de gels ou de boisson isotonique. Un gentil bénévole me propose de l’eau avec quelques gouttes de citron. Toutes les 10 minutes, je tête ma gourde pour essayer de boire un peu. A chaque ravito je trempe mes lèvres dans un verre de Coca Cola. L’écœurement est toujours là mais les jambes se sont mises à remarcher. Autour de moi ça souffre. Certains, terrassés par des crampes jettent l’éponge et rendent le dossard, trop bête, si proche du but.

Plus qu’un tour, même en rampant je devrais y arriver. Je suis vide, je ne pense plus à rien, même plus mal : comme une carcasse de crustacé trouvée sur la plage. Juste un petit éclair qui surgit parfois : tout cela va bien finir un jour : si j’ai le choix, sur la ligne d’arrivée de préférence. Et puis, ça semble irréel, cet instant attendu depuis si longtemps, des mois : la clameur de la finish line, le speaker qui égrène les noms des finishers avec une dose de félicitation convenue à chaque fois. Je me rapproche. Cette fois-ci je vais le faire sauf si un vieux satellite russe me tombe sur les pompes. Quelques enjambées et je coupe le cordon imaginaire, celui qui sépare l’âpreté de l’action de l’arrêt du mouvement. Pause. Viennent la photo, la médaille autour du cou et le chemin vers le parc à vélo en titubant. L’histoire est bouclée.

 

 

 

 

THE COMMUNAL ART OF FOOTRACING



De superbes images et une question en fil conducteur : "pourquoi courons nous ?".



































































































































































































































































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