L’EMBRUNMAN… AUX POINGS !

Ce triathlon XXL est un truc de junkie. Quand on y goûte une fois, difficile de décrocher de cette dope dure. Il a fallu que j’y retourne pour être absolument certain que c’est l’un des plus durs de la planète. Voici le récit embedded de ma deuxième participation. Où comment trainer sa carcasse jusqu’à la ligne d’arrivée après 3,8 km de natation, 188 de vélo (5000 D+ selon l’organisateur) et un marathon pour parfaire l’échauffement… L’Embrunman c’est puissant, beau, brut et l’inverse de facile. Un combat. Qui se joue aux poings.

Story : Franck Oddoux/Test4outside

Pictures : Gilles Reboisson & F.Oddoux/Test4outside

 

 

 

« Faut-il vraiment envoyer des singes dans l’espace pour voir comment ils explosent ? »

Neil A. Armstrong, bourré, à Buzz Aldrin. Juin 1969, à la sortie d’un pub, Houston, Texas.

 

Toutes les Crampes n’ont pas forcément leur heure de gloire en surgissant d’un sous sol sous la caméra d’un Tarentino pervers. Les masos aigus sont légion dans les sports désignés sous l’appellation « ultra ». Dans le style, le triathlon, surtout sous le format dit « XXL », 3.8 km de natation, 188 km de vélo, 42 km de course à pied, est l’une des disciplines les plus exigeantes qui soit. Il faut arriver à tuiler des performances dans trois disciplines pas forcément complémentaires : il suffit de poser son vélo après 188 kilomètres (5000 de D+), commencer à courir le marathon pour se rendre compte que des groupes musculaires différents crient à la torture… En son temps, Boutros Boutros-Ghali (faute de frappe ?) aurait même alerté l’ONU…

L’Embrunman est l’un des triathlons les plus exigeants au monde avec Kona (haut niveau + chaleur + humidité) et le Norseman pour ses conditions extrêmes que seuls les vikings peuvent endurer. Prendre le départ d’Embrun, c’est du masochisme sportif pur : similitudes troublantes, on porte des combinaisons noires bien moulantes, ne manquent plus que les cagoules à boule dans la bouche et quelques chaînes pour la déco. C’est ce que les visages inquiets, ce matin du 15 août, semblent dire sur la ligne du départ natation. Une vague de 1200 triathlètes, tendus comme des arbalètes, piétine sur place en attendant le signal du starter. Derrière moi, un gars remonte intelligemment le moral à toute la troupe en lâchant ces mots : « ah, la natation, c’est terrible… terrible… ahhh… C’est anxiogène au possible… La dernière fois, j’ai eu une crise d’angoisse… ma poitrine s’est compressée, je ne pouvais presque plus respirer… et là, on va nager de nuit, avec cette meute au cul… un coup à se noyer… ». Juste les mots que l’on avait envie d’entendre, à ce moment précis… Son entourage fait semblant de ne pas prêter attention. Quelqu’un aurait-il un calibre pour l’éliminer ?

Au bout du lac, la lune est rousse, presque sanglante, manque plus que le passage de Batman devant pour que le cliché soit complet. Ça va faire mal.

 

 

 

 

« Le zest d’humanité des gentlemen vient subitement de se diluer dans le lac. Un banc incontrôlable de piranhas fait bouillonner l’eau »

Départ. Coup de fouet du starter. Les Ninjas noirs bondissent de leur boite et se jettent dans l’eau d’encre. Sprint. Crissements des petits cailloux sous les pieds et début du grand bain. Courir le plus loin possible et se mettre à l’horizontale, se vouer à l’eau. Après des mois d’entrainement, la partie commence, enfin. La baston plutôt. Le triathlon est un sport économique, une sorte de biathlon. On croit s’être inscrit à une épreuve de gentlemen… Pour le même prix, on a droit à une Battle de MMA. Les doux agneaux apeurés, parqués gentiment sur l’aire de départ se sont transformés en hyènes une fois dans l’eau. C’est ce que les spécialistes appellent : « l’effet Gremlins ». Comme l’an dernier, je me retrouve, sur un malentendu, en troisième ligne avec au moins 1000 requins affamés derrière moi. Les coups pleuvent sur la tête, le dos, les jambes. Des mains touchent les pieds, s’agrippent aux cuisses. Certains passent carrément sur d’autres personnes : pas de quartiers, ça saigne et ça passe en force. Le zest d’humanité des gentlemen vient subitement de se diluer dans le lac. Un banc incontrôlable de piranhas fait bouillonner l’eau. La curée. C’est la première chose que l’on apprend en triathlon : mettre ses lunettes sous le bonnet de bain pour ne pas se les faire arracher. Un geste qui rassure, aussi efficace que de mettre sa ceinture de sécurité en avion…

 

 

Ouvrir les yeux ou les fermer, c’est du pareil au même, on vient d’entrer dans un long tunnel de 3.8 km. Nager de nuit avec une bande de gitans énervés est une expérience délicieuse, délicate même. Du coup, en l’absence de vision, les autres sens prennent le relais : le bruit de l’eau frappée hargneusement par les nageurs, sa propre respiration qui donne un rythme, qui résonne dans les oreilles… Le bout des doigts touche des algues qui s’agglutinent parfois en bancs, s’accrochent aux lunettes, aux bras. On se transforme en compositions végétales. Conseil aux organisateurs : l’an prochain, passez la tondeuse au fond du lac.

 

 

Et toujours la baston, les coups virils, la guerre pour la bonne trajectoire vers la prochaine bouée. Lever parfois la tête pour tracer le bon azimut. Difficile d’installer sa nage, de trouver la glisse, de se concentrer sur la technique pour s’économiser et finalement gagner du temps sur le chronomètre. Essayer de rester zen au milieu de cette pelote de voyous, se décontracter, chercher loin devant, trouver ses appuis sur cette eau qui s’échappe. Il y a des mois, une amie m’avait lancé : « on voit tout de suite quelqu’un qui réfléchit quand il nage … ». Sur le coup, je n’avais pas trop saisi l’allusion. La tête dans le lac, je viens de comprendre cette phrase pourtant lumineuse. La fluidité, la glisse ne se décrètent pas, ne se fabriquent pas. Le jour du triathlon, on l’a… ou pas. Une planche à repasser a beau être cérébrale et tout savoir sur les subtilités de la technique natatoire, elle avance moins qu’une sirène née dans un lagon. Faut débrancher le cerveau et avancer, quitte à oxygéner le lac pour le plus grand bien de la faune et la flore aquatique.

 

 

 

 

 

« Il faut avaler, ingurgiter, broyer, digérer, bref, mettre du bois dans la chaudière »

Mon pote Gérard, spécialiste du tuning et de la retape de vieilles bagnoles (le copain des gitans du lac d’Embrun) m’a lancé que le triathlon : « c’est comme le vieux moteur d’un véhicule : une histoire de batterie ». Le départ se fait plein de jus et d’électricité, puis on perd des plumes progressivement. Pour durer, il faut en garder sous le pied. Mais parfois, on peut inspecter longuement sous ses semelles, il ne reste plus grand chose. La solution consiste à ménager le King du moteur, le carburant royal, le célèbre glycogène qu’il faut stocker en amont de l’épreuve en infusions de pâtes, riz, pommes de terre. Cet or noir est logé dans le foie (à gauche de la bière et du vin) et les muscles. Comme un compte commun, à la fin du mois, le capital est entamé : arrivent la disette, le ralentissement, les agios, voire l’interdit bancaire quand on met le clignotant et que l’on accepte l’infamie du DNF : Did Not Finish, appellation horrible qui signifie le rendu de tablier (le dossard) à un arbitre et le retour à la maison la queue entre les pattes. La solution pour conserver son capital en banque suisse ? Manger sur le vélo : « dérouler la nappe » comme dit mon coach. Pour compenser les calories qui s’envolent en natation et sur les 188 km de bicyclette (presque 5000 m de D+), il faut avaler, ingurgiter, broyer, digérer, bref, mettre du bois dans la chaudière. C’est d’autant plus vrai, que manger pendant le marathon relève de la gageure à cause des secousses et de la mauvaise assimilation.

 

 

 

 

 

« La déesse maltodextrine violée par une bouteille d’eau minérale »

Sortie de l’eau. Même pas noyé. Veiller à ne pas courir avec un bouquet d’algues sur la tête, ça fait mauvais genre devant les supporters en délire. La clameur fait du bien, retour de l’humanité, à pleine voix. Le speaker s’époumone dans le micro, on a dû lui mettre les doigts dans la prise. Le parc à vélo ressemble à une ruche : des abeilles sous ecstasy. Vite, retrouver les gestes automatisés, tomber la combi, courir jusqu’au sas et sauter sur le vélo. Première côte, comme l’an dernier, les triathlètes s’enflamment… ou sont vraiment très forts. Ça cadence, ça double, ça souffle, ça transpire même, dans l’air frais du matin. Le plaisir de la première descente, des trajectoires au cordeau, se méfier des débordements et des excès de confiance. Comme l’an dernier, un cycliste a loupé sa courbe. Au bord d’un parapet, un bénévole attend avec lui les secours. L’armée napoléonienne laissera des héros inconnus derrière elle, c’est le prix de la campagne de Russie.

 

 

La réputation mondiale de l’Embrunman vaut pour sa triple difficulté (bonus pour le vélo) mais aussi pour ses décors hollywoodiens. Dans cette superproduction, le directeur de la photo est particulièrement doué. Il a dosé, comme chaque année, un délicat cocktail de lumière rasante sur le lac de Serre-Ponçon, avec l’immense pont en contrejour, premier plan d’une route qui serpente et des cyclistes dessus. Moment de grâce. L’humidité qui s’envole sous l’effet des premiers rayons de soleil exalte les senteurs de foin coupé.

 

 

Manger. Une nécessité. Un devoir. Quand on débute les sports d’endurance, tout est à découvrir en terme d’alimentation, histoire de booster la réserve fédérale de glycogène dont on parlait ultérieurement. Sous l’effet de la littérature sportive, des coachs parfois, des magazines et du marketing des marques, on passe rapidement du ravito bricolé aux produits dédiés : poudre pour boisson isotonique, gels, potions magiques pré et post épreuves. Si on ne cède pas à leurs sirènes, on risque la déshydratation sévère, les tendinites, des carences, les dents du fond qui poussent… et l’abandon. La caution scientifique emporte l’adhésion du triathlète et le caddy se charge de produits prometteurs, miracles. C’est Lourdes en sachets. La vidange du portefeuille est inversement proportionnelle au remplissage des bidons. Avis très personnel, on peut considérer que ces produits savamment marketés sont efficaces pour les personnes souhaitant performer à tout prix et qui surtout, sont capables de les assimiler. Car, on découvre rapidement que toutes ces poudres et autres gels ne font pas bon ménage avec la tuyauterie interne. Sur l’Embrunman, combien de DNF sont-ils dus à des troubles gastriques sévères résultat de la prise de produits transformés ? Les personnes en train de cracher tripes et boyaux ont commencé à être visibles sur le parcours vélo. Mais c’est sur le marathon que les estomacs et intestins ont le plus souffert : la plupart des sportifs ne peuvent plus rien avaler (et donc recharger la batterie) à cause de l’effort et de l’alimentation. Certains passages du marathon sont comme la route des vacances où le petit dernier ne supporte pas la conduite agitée de papa. Faute de goût suprême, certains triathlètes se délestent sur la moquette de l’arrivée. Un coup à se faire black lister à la soirée de l’ambassadeur. Ayant vécu cette expérience fort désagréable, j’ai opté cette année pour du (presque) 100% naturel : eau, banane, sandwich pain de mie avec viande des Grisons, barres bio, graines salées. Résultat : aucun trouble gastrique et un marathon « confort » si on peut parler ainsi du supplice de Tantale. La performance s’en fait sans doute ressentir, mais il vaut mieux aller plus doucement… mais plus loin.

 

 

 

« Dans l’histoire de l’humanité (ni même celle du triathlon), il n’est pas prévu que le mâle Alpha se fasse doubler par une femelle »

Un malentendu persiste sur l’Embrunman. On peut penser que l’acmé de l’épreuve est le mythique col de l’Izoard avec sa stèle dédiée à Fausto Coppi et Louison Bobet. Le reste du parcours est pourtant plus usant, moins franc du collier car constitué de bosses, de relances, de routes en prise avec le vent. Mais il faut voir l’acharnement, la hargne des triathlètes pour gratter des places dans la célèbre montée. Pour ma part, je m’en tiens au conseil d’un vieil ami cycliste : « quand on n’a pas les moyens de flamber, on essaye de durer ». N’ayant jamais voulu m’équiper d’un capteur de puissance (la montre connectée, monstre de technologie, est déjà un bien assez gros Big Brother). La chaleur entoure le goudron de l’odeur de résine de pins. La pente se redresse. Ça se tend. Les fronts commencent à couler et les jarrets se gonflent. Pédaler est une musique, celle de la chaine, du bruissement des roues et des galets mêlés à la respiration. Mais quand un vélo se met à couiner, c’est le supplice de la goutte d’eau sur le front, de quoi devenir fou. Graisser la chaine, réviser son vélo n’a visiblement pas fait partie de la « todo list » de certains. Envie de meurtre.

Un roc, un menhir pédale devant moi. Il contrôle et ne s’enflamme pas, je suis son rythme, un œil sur la fameuse fréquence cardiaque muselée. C’est généralement, en ce moment de sagesse, que surgit un excité qui double tout le monde histoire de montrer que le taux de testo n’est pas une notion la mieux partagée du monde. Pas manqué, un souffle, une attaque arrive de derrière mais cette fois-ci, c’est une fille, munie d’une solide culotte de cheval et d’un embonpoint certain. Dans l’histoire de l’humanité (ni même celle du triathlon), par contrat, il n’est pas prévu que le mâle Alpha se fasse doubler par une femelle. Les couillus abandonnent vite leur vœu de sagesse. Les jambes tournent plus vite, d’abord imperceptiblement puis frénétiquement et tout le monde la marque à la culotte (qu’elle ne porte d’ailleurs pas, la dentelle étant largement incompatible avec la peau de chamois). Expérience de physique élémentaire : prenez un bocal, plongez-y des cyclistes mâles, ajoutez un zest de fille et regardez comment le liquide se trouble rapidement : ou comment l’homo sapiens perd son once d’intelligence… La dictature des hormones, sans doute.

 

 

 

« Les clubs triathlon : le genre de rassemblements où l’on rigole quand on se coince le prépuce, ou les petites lèvres, dans la braguette »

Le ravitaillement au sommet de l’Izoard ressemble à un immense banquet sauf que les porcelets à la broche et les tonneaux de cervoise manquent à l’appel. A cette altitude (2361 mètres), les nourritures sont presque célestes, c’est du light, de l’efficace conçu pour tomber rapidement au fond du tube digestif et être brûlé par la machine, à la manière d’une pelletée de charbon. Sur le perchoir de l’Izoard, une fois encore, la vue est King size. Bienvenue dans un monde minéral baigné de lumière du sud si limpide. Tous les voyants sont au vert, les jambes sont à la hauteur de la bataille engagée et la chaussée dégagée pour une descente sur le fil jusqu’à Briançon. C’est de la Formule 1 à la verticale. Les lacets se négocient à la corde, les vélos prennent de l’angle dans les courbes et le compteur s’affole dans les immenses rampes. Passer une partie de sa vie sur des skis aide dans les placements. Certains coureurs sont hésitants dans les trajectoires, se font décaler contre les barrières de sécurité, usent des freins plus que de raison alors qu’il faut laisser filer, anticiper et entretenir la glisse, la vitesse. Il faut penser aussi à récupérer, à manger, plus bas, quand la vitesse diminue.

 

 

Ça ne cesse de m’étonner, le triathlon est vraiment un sport à part, un amalgame de sportifs ultra individualistes qui ne décrochent pas un mot (ou presque), avant et pendant l’épreuve. Tenter d’échanger quelques paroles sur le vélo, c’est s’exposer à une réponse aussi épaisse qu’un silence ou à un échange aussi riche que « oui » ou « non ». C’est sans doute dû à la difficulté de ce sport. Une culture du mutisme ? Une atrophie des cordes vocales ? M’entrainant tout seul, j’ai la joie simple mais indiluée de devoir trouver des bassins pour la natation ; une vraie chasse au trésor. Ce n’est pas facile en France, à moins de faire parti d’un club. Il y a un déficit de piscines dans ce pays et les horaires pour le public sont rarement pratiques. Je suis tombé plusieurs fois sur le spectacle des séances de clubs triathlon à l’ambiance quasi militaire : le genre de rassemblements où l’on rigole quand on se coince le prépuce, ou les petites lèvres, dans la braguette.

 

 

 

« L’Embrunman est presque aussi long qu’un film d’art et d’essai Iranien, c’est dire… Et ça se fait sans popcorns »

La perte d’énergie vitale en triathlon joue au chat et à la souris avec l’état de grâce. Un combat de hauts et de bas. Pour être plus clair, le haut serait Jésus en train de marcher sur le lac de Serre Ponçon en trifonction ou de pédaler à une jambe dans l’infernale montée de Pallon, en écoutant du hardcore gothique. L’état de grâce est la partie lumineuse du Janus. Celle où l’on ne force plus, où les jambes ne crient plus douleur, où le corps se fait léger, terriblement bien, en sustentation. L’esprit du triathlète se dilue dans le paysage, il devient même le paysage ! Mi homme, mi borne kilométrique. C’est une brise fluide qui file vers la ligne d’arrivée. Rassurons-nous, ça ne dure jamais très longtemps.

La fatigue et ses déclinaisons diverses et variées frappent vite à la porte et restent collantes comme un vendeur de cuisine aménagée. Elle propose un catalogue aussi vaste que l’offre d’Amazon : épuisement, coup de mou qui annonce le coup de bambou asiatique, le tacle puis une guirlande d’adjectifs : exténué, défoncé, azimuté, détruit, réduit en poussière, laminé…

 

 

Saint Augustin, avec qui on a eu la chance de boire des téquilas frappées du côté de Tijuana, disait en substance : « tout ce qui a une fin, n’est pas long ». Paroles d’ivrogne. On voit bien qu’il n’a jamais eu de licence triathlon. Quelle pourrait être l’échelle de comparaison ? L’Embrunman est presque aussi long qu’un film d’art et d’essai Iranien, c’est dire… Et ça se fait sans popcorns. L’instant où le temps entre dans une autre dimension, c’est lors du marathon. Après les 3.8 km de natation et les 188 kilomètres de vélo, les triathlètes plongent encore plus profondément dans leur bulle. A ce stade, ce n’est plus de l’introspection mais de l’autisme. Le temps, comme un vieux chewing gum, va s’étirer, s’étirer, s’étirer… pour claquer heureusement sur la ligne d’arrivée… si l’on est dans un feel good movie. Sinon, on fini collé sous la table. L’Embrunman, comme Netflix, aime bien les scénarios tordus où l’espace temps est malmené à la manière d’Inception. Ça se voit dans les yeux des coureurs, certains sont hagards, perchés sur une autre planète. Certains ont laissé le cerveau dans le parc à vélo et ne courent qu’avec le corps, façon zombie. Cette année, j’ai eu la chance de faire partie de la superproduction Z mais uniquement sur le premier tour du marathon. Plus envie d’avancer, plus de raison de courir sur le goudron brûlant, de se faire mal. Dans ces instants, le sens de l’ouïe devient plus aiguisé. Les spectateurs ne le savent pas mais on entend tout, comme si la présence des uns et des autres était amplifiée. Deux dames, collées aux grilles pour voir passer les concurrents parlent entre-elles : « à quoi peuvent-ils bien penser pendant le marathon ? ». A rien mon capitaine, ou plutôt si, à une piscine à débordement, une caïpirinha avec grande paille multicolore et une bonne douzaine de masseuses professionnelles aux doigts de fée.

 

 

Faire avancer ses jambes, ne pas marcher, toujours courir même si c’est à faible vitesse. En un mot, se botter les fesses ! Il ne faut pas trop laisser trainer ses oreilles non plus. Alors que je suis dans le creux de la vague, deux personnes m’encouragent chaudement par des applaudissements et des mots sympas, avant de ricaner entre-elles : « hihihi… il lui reste encore trois heures de course à pied… ». Et puis la lumière revient, sans trop savoir comment. Les jambes répondent de plus en plus présent, et l’espoir de boucler le deuxième Embrunman de ma carrière en mousse se rapproche… doucement. Je vais finir, si la jambe droite qui s’est tordue subitement sous les crampes en vélo ne remet pas ça. Mais plus aucun signe avant-coureur de lâcheté, il faut juste dérouler et terminer cette épreuve dont le tarif d’inscription pourrait faire vivre un habitant du Bengladesh et son village pendant trois mois. Un coup aussi à racheter les ruines du Rana Plaza pour ériger un centre aquatique sur cinq étages.

 

 

« Les élites sont déjà douchées, ont fait une sieste et terminé un puzzle de 5000 pièces « niveau autiste asperger » 

Le marathon est une grande kermesse où les trois tours permettent de côtoyer des athlètes que l’on n’a jamais vus en vélo. Je ne parle pas des élites, qui à cet instant, sont déjà douchées, ont fait une petite sieste et terminé un puzzle de 5000 pièces « niveau autiste asperger ». Sur ce parcours, on note ceux qui trainent les pieds, dont l’inhumation n’est pas un concept très lointain. On voit ceux qui conservent miraculeusement une foulée aérienne et foncent vers un classement glorieux et puis, il y a le ventre mou, les indécis de la performance qui meurent et ressuscitent de manière régulière : tombe riders. L’objectif est de ne pas sombrer dans l’état de zombie. Un marathon sans musique, plus encore que sur le vélo, quel ennui ! Moi qui ne m’entraine jamais sans quelques gigas de play liste, je trouve mes oreilles bien vides, mon moral asséché. Avec une bonne guitare, une basse, une batterie, je gagnerais au moins une heure sur la totalité du parcours. Les organisateurs ont raison de considérer la musique comme du dopage. Les organisateurs ont tort de nous faire entrer dans un monastère. Se poncer le moral est contre productif. Mais notre ascétisme donne finalement un spectacle rare et piquant. Les fins connaisseurs, les pros du petit fauteuil pliant (option accoudoir pour loger la 8.6, la bière de junkie), ne s’y trompent d’ailleurs pas : je pense aux spectateurs assidus de la tant redoutée côte de Pallon, l’ignoble « Mur ».

Question « moral », ils ne se laissent pas abattre. Sur cette rampe de lancement qu’Elon Musk va louer pour ses fusées spatiales, quelques spectateurs ont installé les sièges pliants et boivent des rafraichissements en contemplant les cyclistes en danseuse, arc-boutés sur les pédales, grillés par le soleil : mieux que le Tour de France. Un drink a bien bien meilleur goût avec le spectacle des autres en plein effort. Ils auraient pu aussi installer leur camp de base dans la côte de Chalvet, la dernière montée en plus… mais de trop. Là aussi, ambiance « je grille les popcorns dans le four d’Embrun », les grains de maïs étant les triathlètes.

 

 

Et puis vient le moment où la phrase de Saint Augustin, l’amateur accro de téquila, se modifie en : « tout ce qui est long a une fin ». J’arrive à motiver un warrior qui était en train de vomir dans un coin : « il ne faut rien lâcher… tu vas te refaire la cerise… c’est con d’abandonner ici… c’est rien, ça va passer… ». Le blabla habituel. Même moi, je n’en crois pas un mot. Surprise, il ravale ses vomissements. Il dompte ses tripes, s’accroche et commence à marcher. Dans la descente, il court avec moi. L’estomac au bord des lèvres, il retrouve ses jambes et fini de plus en plus vite ce tour de la délivrance. On taille la ligne d’arrivée ensemble, bras levés, remontés comme des coucous suisses ! Médaille. Puis tout s’arrête abruptement. On ne peut pas, tout le temps, vivre plus haut et plus fort. Surprise, le corps répond bien, pas d’effondrement, pas de visite à l’infirmerie. Juste l’air con d’avoir fini cet XXL. Envie d’aller boire une grande bière blanche avec mon pote Saint Augustin. C’est sa tournée.

 

 

Festival des Templiers



Lorsque les Grands Causses majestueux ouvrent leurs portes et leurs secrets pour faire vivre la grande aventure des Templiers aux amoureux du trail et des grands espaces préservés.









































































































































































































































































































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