Suède, Finlande, le grand frisson : avec François d’Haene
Comment s’entraîner l’hiver pour le trail sans se « fissurer» le moral, en se faisant plaisir ? François d’Hæne a expérimenté la rando nordique, en Suède et en Finlande. L’immensité du terrain de jeu offre des possibilités d’évasion invraisemblables. Une plongée en Laponie où la densité de population est inférieure à un habitant au kilomètre carré. Le genre de pays où il est plus fréquent de croiser un renne que son voisin.
Texte et photos : Franck Oddoux

Ça aurait dû nous mettre la puce à l’oreille… Pourquoi la voiture de location a t-elle en plus du système de chauffage en série, un radiateur électrique ? Kiruna est une ville minière, perchée en haut de la carte de la Suède, là où il fait froid précisément. Une antichambre polaire où l’on extrait du minerai de fer, à la dure. Pas vraiment Doudinka en Sibérie, cette ville fantôme pétrifiée par le froid, la glace et la nuit épaisse. Mais Kiruna a de petits airs sibériens. Les routes sont vitrifiées, « cryogénéisées » comme les trois passants aperçus en ville qui, en tenues grand-froid, ne traînent pas dans leur raideur.
Tout ce qui n’est pas fermé, peut être éventuellement ouvert, c’est la devise du syndicat des commerçants locaux. Seule une gargote asiatique affiche une lumière chaude, la seule de toute la ville. On y parle russe, on y boit des bières chinoises, les gueules sont patibulaires, les tables collantes. Où est passée Sharon Stone ? L’exploitant a extrait du minerai juste sous la ville (son GPS sous terre ne marchait pas ?), résultat, les immeubles risquent d’être happés par les éboulements. Un déménagement de la ville serait à l’étude… Bienvenue à Kiruna.
Opération rando nordique
François d’Hæne sort d’une saison 2014 de trail extraordinaire au cours de laquelle il a décroché le titre de champion du monde UTWT, une saison éprouvante qu’il a magistralement survolée de sa carrure. Le vin de son exploitation (1) est au frais, dans les cuves, il prend de l’âge, sereinement. Comment repartir pour une autre saison, comment relancer la machine, retrouver le goût de l’entraînement, spécialement à l’inter saison ? Trop de kilomètres tuent le kilomètre. On a beau être un athlète, l’esprit a besoin de jeu, d’évasion, de plaisir, de légèreté. Les séances de fractionné sur un stade ou sur route ne sont pas trop le genre de la maison… L’idée est venue d’une échappée belle, en Suède, pour faire de la rando nordique. Un moyen de faire du cardio sans chocs pour les articulations, dans un environnement superbe, dans les forêts de Laponie, histoire de se ressourcer en gardant la caisse. Direction l’ouest de Kiruna, Norra Byavägen puis ensuite, Tundrea, un village finlandais que l’on atteint au nord de la Suède en franchissant la frontière. Il a la particularité de se trouver en montagne, quasiment à la croisée de la Norvège, de la Suède et de la Finlande.
La patinoire qui nous sert de route, nous mène en pleine nuit de Kiruna à Norra Byavägen. Même avec les pneus cloutés, il faut avoir l’œil alerte. Avertissement du loueur de voiture : « attention à ne pas rouler trop vite, le gibier foisonne et n’attend aucune permission pour traverser les routes ». Le coffre de la voiture asiatique (pourquoi pas une Volvo ?) est de toute façon trop petit pour y loger la dépouille d’un renne. Par contre, on vient de comprendre pourquoi il y a un radiateur supplémentaire dans notre pot à yaourt. Ça meule à « Quoncelespelles ». Il fait tellement froid à l’extérieur que la glace gagne les vitres… à l’intérieur. Surtout ne pas crever une roue. Pas étonnant que la Suède et la Finlande soient des réservoirs à pilotes automobiles talentueux, la conduite est sport : un mélange de glisse, d’improvisation et de sérénité de surface.

Ski way of life
Norra Byavägen est un petit village typique, avec des baraques qui osent la couleur : jaune, rouge… Sans doute pour apporter un peu de chaleur à l’œil. Une autre mine de fer assurait la prospérité du coin mais les cours mondiaux s’étant effondrés, les mineurs sont allés creuser ailleurs. Le village est paraît-il beaucoup plus calme qu’avant. Pas sûr que ça n’ait jamais été la foire du trône ici… Presque 200 kilomètres de pistes de ski de fond entretenues s’enfoncent dans les forêts. À part un technicien responsable du damage en motoneige, nous n’avons jamais croisé d’autres skieurs que nous.
La Suède est le paradis pour ce genre d’activité et devrait être reconnue en tant que telle plutôt que pour des objets design bas de gamme « branlotants »… On connaît la Voie Royale, la fameuse Kungsleden, 425 kilomètres du nord au sud, semée de refuges : une splendeur pour découvrir les plus beaux paysages du pays. On sait aussi la ferveur pour le ski de fond aux alentours de Sälen, le départ de la Vasaloppet. Le déplacement à ski fait partie de la vie des suédois, pour aller à l’école, au travail, comme loisir ou en compétition. Norra Byavägen n’échappe pas à la règle, le ski est dans l’ADN des villageois.

Du morse et une météorite
L’idéal est d’emporter dans son « quiver » des skis assez larges pour ne pas s’enfoncer dans la neige fraîche lorsque l’on sort des traces. Le Skin (2) est doté d’une petite peau de phoque sous le patin, il permet de monter sans souci et ne nécessite aucun entretien, pas de wax. Il n’est pas conçu pour faire un chrono, juste de l’entraînement. Les traces damées se perdent dans un dédale d’options faites de boucles ou de traversées. On peut rajouter tout le « off tracks » qui consiste à inventer sa vie, à traverser la multitude de lacs gelés : des splendeurs vierges de toute présence humaine. Johan, le propriétaire de lodge (3) nous sert de guide et un skieur suédois accompagne les foulées de François : mi homme, mi renne. Le genre de gars à transpirer et à sortir en petite tenue alors que l’on porte l’intégralité du contenu de notre valise sur nous, selon la théorie du mille feuilles… thermique. Un matin, alors que je débarquai au petit déjeuner avec les cheveux humides, Jörgen me demande avec effroi si j’ai pris une douche. « Euh oui, c’est la coutume en France, même si on a mauvaise réputation en matière d’hygiène corporelle, on prend habituellement une douche le matin ». – « Tu n’aurais jamais dû ! Tu as fait partir le sébum de ta peau qui te protège aussi du froid, il ne faut jamais faire ça le matin ». De quoi être confus et plonger son nez dans l’un des multiples pots de confitures réalisés avec des baies sauvages.

En Laponie, l’homme s’adapte à la nature, le principe d’autonomie et de survie n’est pas une plaisanterie de fin de banquet. L’isolement, les conditions météo extrêmes obligent à l’acquisition des bons réflexes. Dès l’âge de onze ans, les kids reçoivent leur premier coutelas afin de toujours être prêt à couper une branche, confectionner un abri… L’orientation est également l’un des piliers de l’apprentissage dans un pays où la platitude peut donner le vertige : tout fini par se ressembler. Notre hôte aura attendu la fin du séjour pour ouvrir un coffre dans lequel il garde précieusement le fruit de son labeur : il fabrique à ses heures perdues (et elles sont nombreuses en hiver) des couteaux. Ce sont de vraies œuvres d’art, finement ciselées, avec des lames exceptionnelles et des manches en dents de morses. Des canines qu’il est allé chercher lui-même aux confins du cercle polaire, sur une plage. De riches touristes russes lui achètent parfois certaines de ses œuvres d’art, plusieurs dizaines de milliers d’euros. Une lame est exceptionnellement lourde. Son métal vient d’une météorite. Incrédules, nous le questionnons. Il montre dans le coin de la pièce, une roche grosse comme un ballon de basket : « essayez de la soulever… ». Tour de magie ou coup d’esbroufe, toujours est-il qu’il est quasi impossible de soulever cette pierre au poids disproportionné par rapport à sa taille. Il a fait débiter ce métal tombé du ciel par une machine à commandes numériques afin d’en extraire la matière nécessaire. Il faut s’y faire, nous sommes dans un pays où les hommes voient des lutins et des elfes partout dans les forêts, où les lames de couteau sont trempées d’un métal provenant du plus profond de l’univers.
La tête dans le congélateur
Jörgen vient avec nous en Finlande, skier les grands plateaux montagneux. En quatre heures de voiture, le mercure a encore plongé. On croyait avoir eu froid, ce n’est rien à côté du climat de Tundrea. Les forêts ont cédé le pas à d’immenses lacs gelés, aux étendues insondables. Le vent s’accélère, glisse sur cette neige à perte de vue. Les parcours de ski de fond sont sublimes, les vues binaires : blanc et bleu. L’occasion de vérifier que les batteries des boîtiers photo pro tiennent bien mieux le froid que les doigts humains, que l’on peut très bien se retenir d’uriner lorsque la température passe sous les trente degrés sous zéro, que la moto neige peut être la meilleure amie de l’homme quand il s’agit de rentrer au bercail le soir. Avec le facteur « vent », faire de la randonnée nordique demande soit beaucoup d’abnégation ou alors un équipement au top.
Les esprits chagrins diront qu’il faut les deux. La beauté du site mérite que l’on perde un train de calories. Tout est tracé, les incontournables petites croix rouges en bois balisent le chemin qui se perd parfois sous les coups du blizzard. Notre guide Finlandais a un sens de l’humour bien à lui : le genre de gars à rigoler quand il se donne un coup de tronçonneuse Husqvarna dans les tibias. Un rustique qui doit avoir du sang d’ours polaire. Il nous propose naturellement de manger en plein vent, au sommet d’un col, simplement le dernier endroit sur terre où établir un bivouac. Il a la confirmation que les Français sont un peuple de râleurs et qu’ils peuvent se mettre en grève. On se déplace finalement et l’on mange notre délicieux ragoût de rennes à la confiture de baies sauvages, plus bas, dans une combe glacée : on a échappé au congélateur pour le freezer. La lumière est incroyable, d’une pureté cristalline. Les foulées peuvent mener jusqu’aux confins terrestres, rien ne semble arrêter l’horizon. On devine au loin la Norvège. Un panneau routier indique Narvik : une réminiscence inattendue des cours d’histoire et de mon passage à la Division Alpine en tant que chasseur alpin. Pendant la deuxième guerre mondiale, le fer de Kiruna alimentait l’Allemagne et transitait par le port norvégien. Des forces alliées, dont les chasseurs alpins français, ont essayé de reprendre le port au troisième Reich.

Après le ski, tout le monde se retrouve au bar tenu par une lituanienne. Par quel hasard a t-elle atterri sur cette terre gelée ? Malgré son anglais parfait, elle conservera son mystère. Jörgen et le guide finlandais parlent ensemble en anglais : ils échangent le strict minimum. On a cru comprendre qu’ils ne peuvent pas communiquer dans leurs langues natives… Ils donnent plutôt l’impression de vouloir se tenir à distance grâce à l’anglais, une sorte de gentlemen agreement. La route de nuit vers Kiruna est un enchantement : les aurores boréales éclosent dans la voûte céleste qui s’illumine de vert. Le vent solaire aura mis quatre jours pour apporter de la couleur à cette terre blanche. La nuit prend une dimension surréaliste, on va finir par croire à la connexion directe de la Laponie avec l’univers. Un bout de territoire où les rennes sont plus nombreux que les hommes, une région qui donne une sensation de vide mais de plénitude. Un désert blanc animé, à décrypter en skis, au plus proche de la nature.
(1) François et sa compagne Carline exploitent le Domaine du Germain qui produit du Beaujolais, Beaujolais Village, Moulin à Vent et Chénas, à base de gamay noir.
(2) La gamme Skin de chez Salomon est conçue pour du classique : les skis sont dotés de peau de phoque sous le patin. Le fartage n’est pas nécessaire. Glisse silencieuse.
(3) Lapland Incentive – Wärdshuset, Norra Byavägen 132, 980 63 Kangos, Suède. [email protected].
Transamericana avec Rickey Gates







































































































































































































